La réglementation relative à l’investissement durable se renforce partout dans le monde et converge.

Points clés :

  • L’Union Européenne, l’ONU, le G7, l’OICV et l’OCDE ont tous intégré des directives ESG dans leur planification stratégique à long terme. Les réglementations en cours tendent à converger. Face au bouleversement réglementaire et à l’évolution des attentes des investisseurs, une approche fondée uniquement sur le couple rendement-risque ne suffit plus pour les portefeuilles d’assurance.
  • Elaborer et mettre en œuvre une politique d’investissement prenant en compte le changement climatique constituent un vrai défi pour les assureurs. Il n’existe aucun schéma directeur reconnu et, malgré la multiplication des réglementations, aucun ensemble de règles standardisé. Certains grands principes peuvent toutefois être appliqués à toutes les entreprises.
  • Peu d’entités, en dehors des gouvernements ou des instituts de recherche, disposent de capacités de modélisation des risques aussi avancées que celles des assureurs. Ainsi, bien que la création d’un cadre d’investissement durable ne soit pas une tâche simple, aucun secteur n’est mieux placé que celui des assurances pour faire face à la complexité du changement climatique et à ses conséquences.
Investis dans des actifs sur le très long terme, les assureurs sont davantage exposés aux enjeux du développement durable que la plupart des autres catégories d’investisseurs et, s’il est vrai que certains investisseurs peuvent se contenter d’une approche superficielle de la gestion du risque ESG, pour les assureurs, il s’agit d’une question existentielle : leur survie et leur réussite à long terme en dépendent.

Les responsables politiques sont de plus en plus conscients du fait que les assureurs sont les plus exposés au progrès en matière d’ESG. En effet, les gouvernements et les régulateurs formulent explicitement leurs directives ESG en pensant aux investisseurs à long terme comme les assureurs. Après les initiatives individuels d’une poignée de pays pionniers, la dynamique réglementaire a commencé à devenir mondiale, de sorte qu’au-delà du risque ESG en tant que tel, les assureurs sont également exposés au risque réglementaire.

Comment les compagnies d’assurance du monde entier sont-elles affectées et comment relèvent-elles le défi ?

L’Europe à la pointe de la réglementation ESG
Étant donné qu’à l’échelle mondiale, les assureurs contrôlent environ 30 000 milliards de dollars d’actifs1 et qu’ils restent investis dans certains de ces actifs pendant plusieurs décennies, on comprendra aisément que les réglementations ESG ont plus d’impact sur le secteur de l’assurance que sur les autres. La première vague de réglementations ESG a principalement concerné l’Europe. La France, un des pays leaders en matière de réglementation ESG, a adopté son article 173 pionnier au lendemain de la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique (COP 21) de 2015. Cette loi exige des investisseurs qu’ils rendent compte publiquement de la manière dont ils appréhendent les risques ESG, et notamment les questions climatiques. D’autres initiatives réglementaires et de place axées sur les questions ESG ou simplement sur la finance verte ont vu le jour, dans le sillage de la COP21, dans différents pays de l’UE, notamment aux Pays-Bas, et au Royaume-Uni.

Ces initiatives semblent avoir galvanisé les décideurs politiques européens, l’UE assumant un rôle de référent en matière de financement vert. Le plan d’action de la Commission européenne pour la promotion de la finance durable, lancé en 2018, sera la première tentative de la part d’un régulateur supranational de rédiger des normes pour les produits et les investissements durables, son objectif ultime étant la neutralité carbone en Europe d’ici 2050.

Certaines de ces réglementations, comme celle sur la divulgation des informations sur le développement durable, s’appliqueront aux institutions financières de plus de 500 employés. Toutes les grandes compagnies d’assurance sont donc concernées et sont tenues de fournir des informations fiables pour évaluer l’impact durable de leurs activités et notamment sur les questions sociales, ainsi que l’impact du changement climatique sur leur développement et la performance de leurs portefeuilles en tant qu’investisseurs.

Les règles sont claires. Par exemple, la publication d’une définition commune des activités vertes dans la future taxonomie de l’UE (qui répertorie ce qui peut être considéré comme une activité verte) a permis de débattre de certaines questions, comme celle de savoir si celles-ci doivent s’appliquer uniquement aux investisseurs qui se spécialisent dans la commercialisation de fonds verts. La définition de la notion de « vert » par le biais de la réglementation sur la taxonomie est devenue un enjeu politique et économique majeur et la détermination de l’UE à adopter ces nouvelles règles ne saurait être mise en doute. Selon Valdis Dombrovskis, vice-président de la Commission européenne, il s’agit là de « la mesure législative la plus importante »2 pour atteindre les objectifs mondiaux en matière d’émissions.

En juin 2019, la Commission européenne a également présenté son concept de norme européenne pour les obligations vertes, une norme à caractère non contraignant qui respectera les principes de son plan d’action. Cette norme exigera le contrôle de chaque émission verte par un auditeur agréé par l’Autorité européenne des marchés financiers (European Securities and Markets Authority) qui devra s’appuyer sur la taxonomie de l’UE pour s’assurer que ces émissions financent effectivement des projets verts.

Le Royaume-Uni progresse également. En 2019, la Prudential Regulatory Authority (PRA) a précisé ses attentes quant à l’approche des investisseurs face au risque climatique. Le Climate Financial Risk Forum a travaillé avec les sociétés d’investissement pour les inciter à prendre en compte le risque climatique dans leur processus et à élaborer leurs propres dispositifs de reporting. De nouvelles normes de reporting ESG pour les fonds de pension britanniques ont également été introduites en 2019.

Plus récemment, le 9 novembre 2020, le Royaume-Uni a fait part de ses ambitions pour l’avenir des services financiers britanniques et notamment sa volonté d’étendre son leadership mondial dans le domaine de la finance verte.3 Le pays a ainsi annoncé la première émission d’obligation souveraine verte en 2021 (sous réserve des conditions du marché) ainsi qu’une série d’autres émissions à venir et la mise en place de normes de transparence environnementale plus strictes. La communication d’informations financières en conformité avec les exigences de la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD) deviendra également obligatoire d’ici 2025 pour toutes les entreprises cotées en bourse, les grandes entreprises privées domiciliées au Royaume-Uni, les banques, les sociétés de crédit immobilier, les compagnies d’assurance, les gestionnaires d’actifs agréés au Royaume-Uni, les compagnies d’assurance vie et les régimes de retraite professionnelle réglementés par la FCA. Le Royaume-Uni entend également établir une taxonomie verte, en se fondant sur les paramètres scientifiques de la taxonomie européenne, qui seront examinés par un groupe consultatif technique vert chargé de vérifier qu’ils sont adaptés au marché britannique. Enfin, le Royaume-Uni compte également rejoindre la plateforme internationale sur le financement durable (International Platform on Sustainable Finance).

Début de convergence des réglementations mondiales
Pendant ce temps, au Canada, un groupe d’experts a formulé 15 recommandations pour soutenir la croissance et le développement de la finance durable au Canada, dans un contexte marqué par les préoccupations que suscite le changement climatique pour l’économie canadienne. En effet, selon certaines estimations, le changement climatique pourrait coûter entre 21 et 43 milliards de dollars canadiens par an au pays d’ici 2050,4 les assureurs canadiens ayant d’ores et déjà versé 1,8 milliard de dollars canadiens par an en indemnités depuis 2009, contre 400 millions dans les années 1990.

Au Japon, le marché des obligations vertes est en train de monter en puissance, de même qu’en Australie où les initiatives relatives au changement climatique sont davantage portées par le secteur privé que par le gouvernement. Aux États-Unis, malgré la sortie du pays de l’Accord de Paris et son positionnement très conservateur sur les questions ESG, ces dernières continuent de progresser, portées par les États, les tribunaux et les débats internes à la SEC.

Le Mexique, dans le cadre de sa réforme énergétique et de sa stratégie nationale de lutte contre le changement climatique, a lancé un programme pilote de marché national du carbone fin 2019. À partir de 2021, les participants de ce programme pilote devront publier les données relatives à leurs émissions et les faire certifier par un organisme de contrôle agréé.

Pour en revenir à la France, après l’Article 173, Paris a doublé la mise avec la loi « PACTE » pour la croissance et la transformation des entreprises. Celle-ci prévoit, entre autres, l’obligation pour les contrats d’assurance-vie en unités de compte de proposer des supports solidaires, ISR et verts d’ici 2022. L’ONU, le G7, l’OICV et l’OCDE ayant tous intégré des dispositions ESG dans leurs stratégies de long terme, on observe désormais un début de convergence des réglementations. À l’échelle mondiale, le positionnement ESG des décideurs politiques est loin d’être homogène, toutefois la tendance à la convergence des normes et des réglementations se dessine clairement et l’on peut s’attendre à ce qu’elle se renforce dans le futur immédiat.

Les assureurs conscients de la hausse du risque ESG
La plupart des groupes d’assurance n’ont pas besoin des régulateurs pour les sensibiliser au risque ESG et ils sont déjà nombreux à prendre des mesures pour se conformer aux réglementations actuelles et à celles qui sont susceptibles d’être adoptées à l’avenir, tout en abordant le risque ESG de manière à améliorer leur propre activité. Pour Estelle Castres, Head of Key Insurance Clients Group chez Natixis Investment Managers : « Dans certains cas, les assureurs vont bien au-delà de la réglementation, en positionnant leurs portefeuilles d’investissement et leurs gammes de produits de manière à réduire leur empreinte carbone et à avoir un impact positif sur l’environnement ». Ce faisant, ils cherchent à se protéger contre les risques de dégradation de leurs modèles d’entreprise et à augmenter le potentiel de performance de leurs investissements à long terme.

armi les risques baissiers figure la hausse du risque lié aux catastrophes naturelles et pour lesquelles les assureurs sont tenus d’indemniser leurs clients. Ces risques sont en hausse. Les pertes assurées se sont élevées à quelque 227 milliards de dollars en 2017 et 2018.5 Rien qu’en 2018, les pertes dues aux catastrophes naturelles se sont élevées à 90 milliards de dollars, dont la plus grande partie est imputable aux ouragans Michael et Florence et au typhon Jebi. Traditionnellement, les assureurs recourent à des dispositifs de modélisation pour estimer la fréquence, l’intensité et les dégâts provoqués par les catastrophes naturelles, mais ces modélisations sont relativement inefficaces lorsque les événements deviennent plus extrêmes ou se produisent dans des endroits où ils n’ont jamais eu lieu auparavant.

Les compagnies d’assurance qui ne parviennent pas à adapter leurs modèles et leurs portefeuilles d’investissement s’exposent à un double danger, à savoir la hausse des risques sur les actifs qu’ils assurent et sur leurs portefeuilles d’investissement. Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a exposé les grandes lignes de ce qui attend les assureurs6 soulignant que les compagnies d’assurance IARD et les réassureurs se trouvent en première ligne pour gérer les risques physiques liés au changement climatique. Selon lui : « Les assureurs ont réagi en développant leurs capacités de modélisation et de prévision, en améliorant la gestion de leur exposition et en adaptant leurs couvertures et leurs tarifs. Ce faisant, ils ont appris que le risque extrême d’hier se rapproche désormais du scénario central d’aujourd’hui. »

Construire des portefeuilles durables
Selon l’enquête 2019 de Natixis menée auprès des assureurs, plus de deux tiers des assureurs considèrent désormais le changement climatique comme une problématique centrale ou commencent à le considérer comme tel.7 Certaines stratégies prévoient des politiques d’exclusion, la sélection d’entreprises « best in class » et des structures « cœur-satellite ». Dans l’approche cœur-satellite, la notation ESG est utilisée pour sélectionner les titres du cœur de portefeuille, tandis que les instruments à impact social ou environnemental positif forment une poche satellite.

Certains assureurs ont développé des stratégies plus poussées, faisant du changement climatique un élément clé de leurs politiques d’investissement et tenant compte du risque climatique dans l’ensemble de leur portefeuille. Dans cette optique, ils recherchent des actifs dont les émissions sont négatives, comme les investissements forestiers, ou investissent dans de nouvelles technologies capables d’extraire le carbone de l’environnement pour le transformer en carburant renouvelable.

Comme le fait remarquer Mark Carney, les investissements dans les infrastructures seront essentiels pour constituer des portefeuilles durables. Tous les pays, en particulier les pays émergents, devront investir dans de nouvelles infrastructures, plus résistantes au climat, pour s’adapter à l’instabilité croissante du climat. Les infrastructures résistantes au climat conviennent bien aux assureurs vie qui ont besoin de performances fiables sur le long terme.

Ce type d’actifs est d’autant plus intéressant que les taux d’intérêt sont très bas, et il semblerait en outre que les actifs d’infrastructure tels que la dette d’infrastructure permettent de réduire le niveau de risque des portefeuilles. Une étude de la Banque mondiale8 suggère que les exigences de fonds propres pourraient diminuer de manière significative si la dette d’infrastructure était placée dans une classe d’actifs distincte tandis que l’Association internationale des contrôleurs d’assurance (AICA) étudie la possibilité d’un traitement différencié du capital pour les infrastructures.9

Développer une politique durable
L’élaboration d’une politique prenant en compte le changement climatique et la mise en œuvre d’une telle politique constituent un défi pour les assureurs. Il n’existe aucun schéma directeur reconnu et, malgré la multiplication des réglementations, aucun ensemble de règles standardisé.

Pour Hervé Guez, Directeur de la gestion actions et obligations chez Mirova, un affilié de Natixis Investment Managers dédié à l’investissement durable, les assureurs doivent commencer par développer leur philosophie ESG en définissant la notion de risque climatique dans le contexte de leur activité.

Une fois qu’ils ont une idée précise de leurs objectifs, la priorité est la capacité de mesurer. Il existe plusieurs méthodologies pour mesurer l’impact climatique, même si celles-ci sont en constante évolution, de sorte que les assureurs peuvent d’ores et déjà s’attaquer à la mesure de l’impact probable en termes de durabilité économique de leurs investissements et, inversement, de l’impact du changement climatique sur leurs investissements et leur modèle d’entreprise.

Une deuxième étape clé consiste à utiliser ces mesures pour gérer les externalités, notamment en modélisant différents scénarios relatifs à leur portefeuille d’investissement. Une fois que les externalités peuvent être modélisées, ces modèles peuvent être affinés et réajustés à l’aide des données de sortie. Les impacts négatifs peuvent être réduits et les impacts positifs renforcés sur l’ensemble du portefeuille.

Pour Hervé Guez, le secteur fait des progrès : « Les choses ont évolué. Désormais, tous les assureurs mesurent ce qu’ils font et évaluent leur exposition aux risques ESG, ce qui, toutefois, n’est qu’un minimum si l’on tient compte de la double exigence de conformité réglementaire et de satisfaction des clients ». Toujours selon Hervé Guez, les exigences réglementaires en matière de transparence climatique vont considérablement se renforcer dans les deux ou trois prochaines années et les assureurs devront étoffer leurs capacités de reporting et de communication pour relever ce défi.

De « best-in-class » à « best-in-universe »
Les assureurs les plus ambitieux - ceux qui visent à la fois la conformité réglementaire et le développement de leur modèle économique - ont pour objectif de « verdir » complètement leur entreprise, ce qui va de l’investissement dans des obligations vertes et des titres d’entreprises respectueuses de l’environnement au lancement de produits qui ne nuisent pas.

Ce groupe de pionniers a tendance à éviter les investissements « best in class ». En effet, choisir la major pétrolière la plus performante de sa catégorie plutôt qu’une autre n’est pas forcément le moyen le plus efficace de réduire le risque climatique du portefeuille. C’est pourquoi les stratégies les plus élaborées remplacent désormais le concept de « best in class » par une approche « best in universe », indépendante des secteurs ou des classes d’actifs et permettant la sélection de titres de conviction et à impact élevé.

De tels actifs peuvent être proposés par des sociétés d’investissement spécialisées telles que Mirova, dont les portefeuilles s’inscrivent tous dans un objectif de 2°C en conformité avec les principes définis lors de la COP 21. « Nous nous attachons à développer des solutions à fort impact pour nos clients. Pour ce faire, nous nous appuyons sur de nombreuses classes d’actifs et proposons des stratégies d’investissement qui financent des projets et des entreprises à tous les stades de maturité et qui apportent des solutions aux défis du développement durable. Cela, bien sûr, sans négliger la performance financière. » affirme Hervé Guez.

Conclusion
Peu d’entités, en dehors des gouvernements ou des instituts de recherche, disposent de capacités de modélisation des risques aussi avancées que celles des assureurs. Ainsi, bien que le passage à un cadre durable ne soit pas une tâche simple, aucun secteur n’est mieux placé que celui de l’assurance pour faire face à la complexité du changement climatique et à ses conséquences.

« Natixis Investment Managers accompagne les compagnies d’assurance dans la structuration et le déploiement de leurs choix ESG, elle propose également du conseil et des stratégies environnementales pour soutenir ces choix et aller au-delà de la conformité réglementaire. » ajoute Estelle Castres.

Une chose est certaine, face à ce bouleversement réglementaire et à l’évolution des attentes des investisseurs, une approche fondée uniquement sur le couple risque-rendement ne suffit plus au secteur de l’assurance.
1 https://www.actuarialpost.co.uk/article/what-role-can-insurers-play-in-the-climate-change-crisis-17418.htm
2 https://www.theparliamentmagazine.eu/articles/interviews/greening-economy
3 https://www.gov.uk/government/news/chancellor-sets-out-ambition-for-future-of-uk-financial-services
4 https://www.nzherald.co.nz/business/news/article.cfm?c_id=3&objectid=12281113
5 Source: Aon
6 https://www.bankofengland.co.uk/-/media/boe/files/speech/2019/a-new-horizon-speech-by-mark-carney
7 https://www.im.natixis.com/en-institutional/insights/insurance-survey-2019-regulatory-challenges
8 http://documents.worldbank.org/curated/en/125511521722022110/pdf/WPS8373.pdf
9 https://www.fsb.org/wp-content/uploads/P201118-1.pdf

Publié en Janvier 2021

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