Pour Bill Nygren, CIO - U.S. de Harris Ι Oakmark, conserver une vision long terme de l’investissement peut permettre de se prémunir contre une chute des marchés comparable à celle de l’éclatement de la bulle Internet..
Comment avez-vous surmonté les défis de la bulle Internet ? Quelles ont été les décisions clés que vous avez prises pendant cette période ?
Bill Nygren (BN) : La bulle Internet à la fin des années 90 fut une période cruciale. Nous avons vu des entreprises au futur incertain atteindre des niveaux de valorisation stratosphériques, ce qui n’avait pas de sens pour un investisseur de style value. Notre approche consiste à estimer la valeur d'une entreprise sur la base de ses flux de trésorerie futurs et à n'acheter le titre que s’il présente une décote significative. L’avenir de beaucoup de ces start-ups était trop imprévisible pour satisfaire ces critères.
C'était une période difficile – notre plus grande stratégie a vu son encours chuter de 12 milliards $ à 2 milliards $, uniquement à cause d’une hémorragie de clients partis acheter des actions technologiques à la mode. Il y avait une autre société d'investissement à Chicago, un gestionnaire de style croissance, qui a également capitulé tardivement en investissant dans ces actions juste avant l'éclatement de la bulle, ce qui les a finalement conduits à la faillite.
À l’époque, nous avons débattu de la question s’il fallait ou pas acheter ces actions technologiques. Un des fondateurs a dit que si nous devions perdre des clients, il valait mieux les perdre en restant fidèle à nos convictions plutôt qu'en courant après le marché. Cela a été notre boussole pendant 25 ans. Nous refusons de détenir en portefeuille un titre que nous n’achèterions pas à titre individuel.
Ce principe vous guide-t-il toujours lorsqu'il s'agit de réfléchir aux technologies émergentes, comme l’IA et les crypto-monnaies ?
BN : Absolument. Lorsque l'on m’interroge sur la valorisation des crypto-monnaies, je réponds qu’elle oscille entre une fortune et quasiment rien. Sans réelle conviction, nous n’exposerons pas nos clients à ces actifs. Il en va de même pour l'IA. Il y a beaucoup de battage médiatique, et personne ne sait vraiment quels seront les acteurs dominants – Nvidia, Microsoft, Oracle.
L'histoire montre que les plus grands gagnants des révolutions technologiques ne sont pas les entreprises qui mettent en place les infrastructures, mais celles qui savent utiliser les nouvelles technologies pour améliorer leur façon de faire des affaires. C’est le virage digital de Walmart qui a fait disparaître Sears et Kmart, et aux prémices d’Internet, Amazon et Google dominaient, pas AOL ou Cisco.
Comment arrivez-vous à rester fidèle à vos convictions pendant les périodes d’euphorie boursière, alors que de nombreux clients pourraient être tentés par les actions de croissance ?
BN : La peur de passer à côté d’une opportunité [FOMO – Fear Of Missing Out] est réelle et puissante. Je me souviens qu'en 2000, un chauffeur de taxi m'a reconnu alors que je passais sur CNBC et se vantait de ses rendements. Mais ces spéculateurs ne sont pas des professionnels. Ils achètent sans comprendre le risque auquel ils s’exposent.
Au fil des décennies, nous avons appris à refouler des émotions comme le FOMO et à nous concentrer sur les besoins des clients, et pas sur les modes passagères du marché. Nos clients nous confient leurs économies de toute une vie pour faire croître leur capital au fil du temps pour acheter des maisons, préparer leur retraite et financer l’éducation de leurs enfants. Investir dans des modes aux résultats incertains rentre en contradiction avec cette responsabilité. Nous aurions pu faire beaucoup mieux ces dernières années si nous avions investi dans des actions comme Nvidia. Mais nous savons que nos clients ne veulent pas que nous prenions des risques inconsidérés pour quelques gains éphémères.
Comment, selon vous, les chocs de marché ont-ils influé sur le comportement des investisseurs aujourd'hui, en particulier ceux qui n'ont pas connu d’événement de marché majeur, comme la crise de 2008 ?
BN : Warren Buffett a dit un jour : « une longue série de chiffres impressionnants multipliés par zéro donne toujours zéro ». Beaucoup sous-estiment à quel point les pertes peuvent obérer la croissance à long terme. Par exemple, doubler vos revenus une année et en perdre ensuite la moitié vous renvoie en réalité au point de départ.
Depuis 1991, le S&P 500 n’a enregistré que six années de baisse, mais pendant cinq de ces six années, nous avons été capables de préserver le capital de nos clients. Gérer le risque de cette manière a un impact profond sur les rendements à long terme. Les jeunes investisseurs qui n'ont pas subi de pertes importantes pourraient être tentés de prendre plus de risque. Mais l'histoire montre que c'est dangereux. Lorsque le FOMO commence à s’imposer dans l’esprit des investisseurs, c'est un signal qui invite à la prudence.
Eprouvez-vous de la satisfaction à avoir eu raison lors des phases baissières en disant aux sceptiques « je vous l’avais bien dit » ?
BN : Je ne pense pas. Investir vous rend humble. Nous faisons beaucoup d'erreurs, même en restant fidèle à ce que nous savons. Le succès ne doit pas susciter l’hubris mais la gratitude. Je peux me réjouir d'avoir eu raison sans avoir besoin de le dire.
Le marché à la fin de l’année 2025 ressemble à celui de fin 1999. La comparaison est-elle justifiée ?
BN : La situation est en partie similaire. Les gens oublient que la bulle de 2000 n'était pas seulement technologique, mais englobait également des actions de croissance comme GE et Home Depot. Aujourd'hui, de nombreuses grandes entreprises de croissance affichent également des multiples très élevés et pourraient avoir du mal à continuer de les justifier. Bien que l'ère de la bulle Internet ait survalorisé de nombreuses entreprises sans bénéfices et sans chemin clair vers ceux-ci, certains des chouchous des marchés aujourd'hui, comme Nvidia, sont rentables et ne semblent pas chers s'ils peuvent continuer à croître et à maintenir leurs marges bénéficiaires.
La grande question est de savoir si la poignée actuelle de quelques grandes capitalisations qui dominent le marché avec leurs bénéfices arrivera à poursuivre cette tendance. Si c’est le cas, le phénomène serait presque anti-capitalistique, tant le capitalisme tend habituellement à répartir les profits excédentaires entre les entreprises concurrentes. Je préfère croire que le capitalisme continuera de favoriser la concurrence et que les profits seront plus équitablement répartis.
Il semble y avoir un cycle dans les thèmes d'investissement, comme les marchés émergents, la technologie, puis les matières premières. Pourrions-nous entrer dans un nouveau super cycle des matières premières ?
BN : Je ne pense pas que quiconque puisse prédire cela. Bien que l'or ait récemment franchi les 4 000 dollars l'once et que l’intérêt pour les terres rares progresse, nous ne savons pas prédire les cycles. Ce qui est important, c'est de satisfaire les besoins de nos clients dans la durée, et non de courir après les tendances de marché. Une croissance régulière du capital contribue davantage à l’atteinte des objectifs de nos clients qu’un investissement dans le titre ou le secteur à la mode du moment.
Certains investisseurs gagnent gros en pariant sur des actifs risqués mais peuvent souvent tout perdre la fois suivante.
BN : C'est vrai. Les gens font des paris qui peuvent changer la vie, mais la chance peut tourner dans le mauvais sens. À mon avis, ce pari ne vaut pas la peine d'être fait.
Comment réagissez-vous à l'idée que survivre à une période difficile – telle que la crise de 2008 – renforce l’aversion au risque, assimilée à une forme de sagesse, de l’investisseur ou même bride l'innovation ?
BN : C'est une crainte légitime. Avoir traversé des périodes de baisse incite certes à la prudence, mais il est important que cela ne se traduise pas par un renoncement à toute prise de risque. Notre approche consiste à se concentrer sur une prise de risque intelligente – trouver un équilibre entre préservation du capital et maintien d’un potentiel de rendements importants. La leçon clé n'est pas de craindre tout risque, mais de le comprendre et de ne prendre un risque que lorsque celui-ci est bien rémunéré