Sébastien André
Portfolio Manager, Euro ABS
Loomis, Sayles & Company
La volatilité et les bouleversements sont devenus monnaie courante, tant sur le plan géopolitique que sur les marchés. Comment les investisseurs peuvent-il y faire face ?
Il existe de nombreuses stratégies et de nombreux actifs pour atténuer la volatilité, réduire les pertes attendues et limiter les effets de l’inflation dans un portefeuille, mais le crédit est rarement considéré comme en faisant partie. Au contraire, il est perçu comme vulnérable aux chocs inflationnistes et aux pertes en capital.
Or, au moins un type d’instrument de crédit, les prêts titrisés adossés à des actifs (ABS) européens, a démontré sa capacité à stabiliser les portefeuilles et à atténuer l’impact de l’inflation. Intégrer des ABS dans l’allocation peut réduire les inquiétudes des investisseurs tant en matière de volatilité des actions que de vulnérabilité des obligations aux chocs géopolitiques.
Réévaluer le financement structuré
Si la simple évocation du financement structuré (cette vaste classe d’actifs qui comprend les ABS) vous donne des sueurs froides, il est temps de réévaluer une classe d’actifs qui a protégé le capital des investisseurs lors de toutes les crises du dernier quart de siècle et qui a le potentiel de faire de même lors des crises à venir.
Le financement structuré a acquis une mauvaise réputation au cours de la première décennie de ce siècle. Certaines tranches et certains actifs ont été mal commercialisés et insuffisamment réglementés, ce qui a conduit à la crise financière mondiale de 2008-2009.
Mais alors que les actifs investment grade et même les actifs notés AAA ont subi un revers considérable, les titres adossés à des actifs ont tenu leur promesse de protéger le capital des investisseurs. En effet, de 2000 à aujourd’hui, les ABS investment grade européens et les titres européens adossés à des créances hypothécaires résidentielles (RMBS1, pour residential mortgage-backed securities) n’ont pas enregistré une seule année de perte.
« Les ABS européens sont adossés à un large éventail d’actifs défensifs de grande qualité et, dans certains cas, à des milliers de prêts par titre » déclare Sébastien André, gérant de portefeuille au sein de l’équipe Crédit hypothécaire et financement structuré chez Loomis, Sayles & Company, une société affiliée de Natixis Investment Managers. « Cela contraste avec des titres non granulaires tels que les CMBS américains (titres adossés à une hypothèque commerciale), qui peuvent être adossés à seulement un ou deux prêts de très gros montant. »
Et même si la perception du risque entre les deux est similaire, les données relatives à la performance ne disent pas la même chose. Les CMBS européens ont enregistré des pertes de 4,1 % en 2006 et de 2,3 % en 2007. Sur ces mêmes années, les pertes des CMBS américains ont atteint des niveaux à deux chiffres1.
Des perspectives de forte croissance pour les ABS
Le marché européen des ABS est un marché profond et en pleine expansion, actuellement valorisé à environ 1 200 milliards de dollars1.
Les actifs ABS gagnent en popularité au sein de la structure du capital, portés par une série de mesures que la Commission européenne s’apprête à mettre en œuvre. Ces mesures devraient permettre de tripler la taille du marché européen des ABS d’ici 20301.
Quels sont donc les atouts intrinsèques des ABS européens qui ont permis à cette classe d’actifs de rester aussi stable pendant plus de deux décennies ?
Le marché est très diversifié en termes de types de garanties et de juridictions, les marchés les plus développés étant ceux du Royaume-Uni, des Pays-Bas et de la France, tandis que l’Espagne, l’Italie et le Portugal affichent également un dynamisme certain. Les actifs sous-jacents dominants sont les prêts à la consommation et les prêts automobiles, les prêts hypothécaires résidentiels représentant également une part importante. L’exposition à divers segments de consommation offre une diversification par rapport aux obligations d’entreprises.
L’ampleur et la variété des actifs permettent aux gérants de s’adapter à des environnements de marché volatils et changeants. « Nous appliquons une large diversification entre émetteurs, juridictions, secteurs et tranches », explique Sébastien.
« Nous réévaluons régulièrement notre thèse d’investissement à mesure que la dynamique évolue, tant au niveau sectoriel et national qu’au niveau obligataire, afin de nous assurer que nos hypothèses restent valables. »
La réévaluation régulière de la thèse d’investissement permet à Loomis Sayles d’ajuster sa position au sein de la structure du capital, en renforçant soit les obligations senior, soit les obligations de moindre qualité, en fonction des perspectives du moment.
La crise au Moyen-Orient en 2026, par exemple, a été favorable aux acheteurs de titres ABS senior, car les rendements ont rebondi. « Nous avons profité des perspectives actuelles pour renforcer nos positions en ABS senior », indique Sébastien. « Nous pensons que les tranches senior nous seront très utiles, car nous ne pouvons exclure une volatilité accrue dans la partie inférieure de la structure du capital. »
Les ABS réduisent également la volatilité des portefeuilles grâce à leur profil de duration de deux à cinq ans, contre cinq à dix ans pour les obligations d’entreprises. Les obligations à court terme ont tendance à surperformer les obligations à long terme en période de tensions extrêmes sur les marchés.
Comment identifier des actifs solides
Bien que les ABS aient fait leurs preuves au fil des années, il ne s’agit pas d’un marché d’indices et leur niveau de performance dépend directement des compétences et des processus du gérant.
L’équipe ABS de Loomis, forte de vingt spécialistes gérant environ 20 milliards de dollars d’actifs ABS, réunit des gérants de portefeuille, des stratégistes, des analystes de recherche et des traders. Elle utilise à la fois une approche top-down et une approche bottom-up, en tenant compte de la dynamique macroéconomique et d’une compréhension approfondie des différents secteurs et obligations.
Dans l’analyse top-down, la principale dynamique réside dans la performance relative des sous-secteurs. Cette approche est complétée par des opinions sur le caractère investissable ou non de certaines juridictions spécifiques.
Loomis Sayles combine son analyse top-down avec une évaluation bottom-up de chaque produit titrisé, chaque ABS. Cela implique une analyse de crédit, une évaluation de l’émetteur et une vérification de la solidité et de l’équité de ses pratiques de prêt.
« Nous examinons même la dynamique des flux de trésorerie de chaque titre, en analysant la façon dont les flux circulent du collatéral vers les véhicules ABS, dans toutes les tranches », explique Sébastien.
L’analyse de crédit est complétée par une analyse quantitative, avec l’utilisation de modèles tiers permettant de tester la résistance des flux de trésorerie dans divers scénarios économiques, y compris les niveaux de risque accrus observés lors de la crise financière mondiale et de la période de la Covid.
Le processus intègre des facteurs ESG, Loomis privilégiant les ABS présentant de solides caractéristiques environnementales, comme la prédominance des obligations liées aux véhicules électriques dans les ABS automobiles. Toute pratique abusive en matière de souscription ainsi que les actifs controversés sont exclus.
Est-il possible de se protéger contre l’inflation ?
Les investisseurs préoccupés par les niveaux d’inflation futurs potentiels seront intéressés d’apprendre que les ABS présentent des avantages particuliers pour atténuer les effets des environnements inflationnistes.
« Les ABS sont des produits à taux variable, ils n’ont donc aucune sensibilité aux taux d’intérêt », explique Sébastien.
Cet aspect s’avère particulièrement utile lorsque la situation géopolitique rend les prévisions d’inflation si incertaines. Au début de l’année 2026, par exemple, on s’attendait à ce que la BCE procède à au moins une baisse de taux au cours de l’année. À la suite de l’invasion de l’Iran, les anticipations ont évolué vers au moins deux hausses de taux dans l’année.
« Les produits à taux fixe, comme les obligations d’entreprises, réagissent mal à ce type de situation, ce qui confère à nos portefeuilles un avantage naturel », déclare Sébastien. « Même si les ABS sont à taux variable, les prêts sous-jacents sont à taux fixe, de sorte que les ménages et les PME ne sont pas nécessairement plus exposés au risque de défaut », ajoute-t-il.
Ainsi, alors que le risque d’inflation est sur toutes les lèvres, les investisseurs en ABS en sont largement à l’abri. « Le principal risque pour les investisseurs en ABS réside dans les effets de second tour liés à l’inflation sur la performance fondamentale, mais des ABS bien structurés ont la capacité d’absorber les chocs temporaires. », indique Sébastien.
Les précédents historiques jouent en faveur des ABS
Quelle pourrait donc être la résilience des ABS européens face aux crises futures ? L’histoire récente peut apporter des éléments de réponse. Durant la première semaine de mars 2020, lorsque les marchés ont enfin pris conscience de la gravité de la Covid, les obligations senior européennes ont chuté d’environ 5 % et les obligations à haut rendement ont perdu 10 % de leur valeur. Les prix des ABS européens, en revanche, sont restés quasi stables.
Il y a eu ensuite la crise du financement adossé au passif de mars 2022, durant laquelle les obligations investment grade et à haut rendement ont perdu jusqu’à 15 % au plus fort de la tension. Là encore, les ABS européens sont restés stables.
Ils n’ont pas non plus été affectés par les droits de douane imposés par Trump en octobre 2025.
« Peut-on s’attendre à la même performance à l’avenir ? », s’interroge Sébastien. « Nous ne pouvons pas l’affirmer avec certitude, mais les précédents historiques jouent en notre faveur. »
Écrit en avril 2026