Soliane Varlet a connu en 20 ans de carrière en tant qu’analyste actions puis gérante chez Mirova l’éclatement de la bulle Internet, la crise de 2008 et les accords de Paris sur le climat. Chacun de ces évènements marquants a modifié sa perception du risque, du comportement de l’investisseur et des fondamentaux de long terme.
Si vous pouviez sélectionner un évènement de marché au cours des 25 dernières années dont, selon vous, les effets se font encore sentir aujourd’hui, lequel choisiriez-vous ?
Soliane Varlet (SV) : Plusieurs évènements majeurs ont marqué au fer rouge l’histoire des marchés, mais la crise de 2008 sort du lot. Ses contrecoups et le concept des banques systémiques « too big to fail », littéralement trop grosses pour faire faillite, ont fondamentalement changé notre façon d’appréhender le risque, l'innovation et la réglementation. Soudain l’idée s’est imposée que les banques centrales et les gouvernements seraient toujours prêts à intervenir en dernier ressort – quelque chose qui n'était qu'à moitié vrai auparavant. Le nouveau monde est devenu celui où les acteurs du marché intègrent la possibilité d’un sauvetage et, en conséquence, prennent parfois des risques plus importants, sachant que quelqu'un pourrait venir à leur secours si les choses venaient à mal tourner.
Cet héritage de la crise de 2008 reste prégnant dans la gestion du risque chez les investisseurs. Le renforcement de la réglementation et la prudence, d’un côté, cohabitent, de l’autre, avec l’existence de poches excessives de risque compte tenu du « Fed put », c’est-à-dire la croyance du marché que la banque centrale américaine sera toujours là pour intervenir à coups d’injections de liquidités ou de baisses de taux, chaque fois que le marché dévisse trop fortement.
Pensez-vous que les banques centrales peuvent toujours voler au secours des marchés, ou y a-t-il une limite ?
SV : C’est une question qui reste sans réponse. Au cours de ces vingt dernières années, les banques centrales sont constamment intervenues pour empêcher un effondrement total des marchés – les crises d’une ampleur comparable à celle de 2008 ont été rares depuis. Mais nous ne savons pas à quel point ce filet de sécurité reste fiable. Cela influe sur l'appétit pour le risque des investisseurs : certains prennent plus de risques, faisant l’hypothèse que la Fed ou la BCE interviendra si les choses tournent mal, ce que l’avenir peut toujours démentir. Plus que jamais, comprendre ces dynamiques est essentiel.
Quel poste occupiez-vous pendant la crise de 2008, et comment cette dernière a-t-elle impacté votre carrière ?
SV : Après avoir occupé le poste d’analyste actions « buy-side » quelques années, je venais de devenir gestionnaire de portefeuille pour la première fois lorsque la crise a éclaté en 2008. Mais j'avais déjà été confrontée à une tempête boursière : à l'été 2000, je commençais ma carrière en tant qu'analyste actions « sell-side » spécialisé dans le secteur des médias juste au moment où la bulle Internet éclatait. Mon premier rapport d’analyste portait d’ailleurs sur la valorisation du secteur technologique alors que tout s'effondrait. Mon responsable hiérarchique est parti six mois plus tard, et je me suis retrouvée responsable de la couverture d'un secteur en crise. Ces deux moments – l'éclatement de la bulle Internet et la crise de 2008 – m'ont appris à regarder en permanence et avec beaucoup d’attention les fondamentaux, la gestion des risques et la discipline de valorisation.
Comment compareriez-vous les deux crises – l'éclatement de la bulle Internet et la crise de 2008 – en termes d'impact et comment les avez-vous vécues en tant qu'analyste ?
SV : La bulle Internet était plutôt un sujet de discussions récurrent. La prise de conscience a été lente. Était-ce une bulle ou pas ? Cela a été débattu pendant des années – générant des craintes d'exubérance irrationnelle, des métriques nouvelles et créatives, et des modèles d'affaires qui promettaient tout. Quand le crash est finalement arrivé, c'était à la fois attendu et choquant.
La crise de 2008, en revanche, n’a pas fait de quartier. Chaque jour apportait de mauvaises nouvelles, de nouveaux chocs. Il n'y avait pas de temps pour faire une pause et comprendre ; il fallait réagir rapidement et composer avec un risque en cascade. Ce n'était pas un moment en particulier – il fallait au quotidien s’adapter à un système entier qui pouvait se figer à tout moment.