Philippe Berthelot, directeur de la gestion crédit et monétaire d’Ostrum Asset Management, a traversé en plus de 30 ans de carrière plusieurs crises. La crise de 2008 lui a fait prendre conscience de l’importance de la liquidité des titres en portefeuille lorsqu’on gère un fonds obligataire.
Pouvez-vous citer un évènement qui vous marqué ces vingt-cinq dernières années ? En quoi cela a-t-il influencé votre gestion et votre façon de penser en matière d’investissement ?
PB : La crise de 2008, sans hésiter. C’était une crise d’une ampleur sans précédent, que très peu de monde avaient anticipée. Ce type d’événement nécessite une réaction immédiate et rapide des décideurs politiques, comme ce fut le cas après la chute de Lehman Brothers, sous peine de recréer les conditions d’une nouvelle grande dépression [la période qui a suivi la crise de 1929, qui avait vu le chômage exploser, la production industrielle s’effondrer et les faillites bancaires et d’entreprises se multiplier]. Heureusement, en 2009, une fois le choc passé, nous avons pu éviter le pire.
Cette crise a débouché sur une plus grande régulation du secteur bancaire, notamment en Europe, et un meilleur suivi du lever d’endettement. Le niveau de levier dans le système financier a spectaculairement baissé. Nous vivons aujourd’hui dans un environnement différent, plus rassurant certes mais encadré par une réglementation plus contraignante. C’est le prix à payer pour une plus grande stabilité du secteur bancaire.
Avec le recul, pensez-vous que les changements réglementaires après la crise de 2008 sont allés trop loin ?
PB : Je pense qu’augmenter le niveau de capitaux propres des banques européennes était nécessaire. Il fallait restaurer la confiance des investisseurs monétaires et obligataires dans le système bancaire. Les banques sont une courroie importante de financement de l’économie en Europe. Une réglementation renforcée était probablement un mal nécessaire.
Placer le curseur au bon endroit en termes de degré d’évolution réglementaire est un exercice difficile car on peut facilement passer d’une bonne réglementation à la surrèglementation. Les exigences réglementaires toujours plus fortes, par exemple en termes de reportings, n’ont pas facilité la vie de l’industrie de la gestion d’actifs et des gérants de portefeuilles. C’est le revers de la médaille.
A quel moment avez-vous réalisé l’ampleur de la crise de 2008 ?
PB : La liquidité sur les marchés s’est soudain asséchée. C’était incroyable et inoubliable. Je travaillais à cette époque chez Axa Investment Managers à Paris et j’ai constaté que nos collègues américains avaient un bien meilleur suivi de la liquidité que nous grâce à leur système ‘TRACE’. Il n’y avait pas d’équivalent à leur outil en Europe. Nos outils de mesure, de ce côté de l’Atlantique, étaient beaucoup plus basiques.
Comme vous pouvez l’imaginez, nos outils se sont améliorés depuis grâce, entre autres, à l’outil LCS [Liquidity Cost Score] en Europe. Un gérant obligataire doit pouvoir mesurer le degré de liquidité de ses titres en portefeuille, en s’appuyant sur des outils et des données externes fiables.
La leçon à en tirer était claire et reste valable : la liquidité peut disparaitre du jour au lendemain. Nous sommes des gérants actifs. Nous prenons en compte dans notre processus d’investissement le coût de la rotation des titres en portefeuille. La liquidité, qui a un impact en termes de coût, doit être précisément mesurée avant de procéder à la rotation du portefeuille. Un gérant actif comme Ostrum AM ne peut pas se permettre une rotation de portefeuille trop fréquente.
Les incertitudes auxquelles font face les investisseurs sont aujourd’hui nombreuses : concentration du S&P 500, endettement public très élevé, imprévisibilité géopolitique, montée du populisme… Y a-t-il un thème qui vous inquiète plus que d’autres ? Cet environnement est-il différent de ceux que vous avez connus ?
PB : Ce qui me préoccupe le plus aujourd’hui est l’impact de l’Intelligence Artificielle (IA) sur les valorisations boursières et l’économie. ChatGPT a été lancé il y a 3 ans et nous en sommes déjà à la cinquième version. Certains usages de l’IA, comme la création de fausses images ou fausses vidéos, m’inquiètent.